En cette année 2010, une fièvre s’est emparée de presque tous les pays d’Afrique Noire anciennement colonies françaises. C’est la fièvre de la fête du cinquantenaire des indépendances. Les autorités ivoiriennes comme leurs homologues des autres pays du même genre ne vivent depuis un an que dans l’attente des festivités. A y regarder de près, cette frénésie des hauts-bourgeois pour ces festivités dénotent au moins une chose : les tenants du pouvoir et les peuples n’ont pas les mêmes motifs de réjouissance. C’est le lieu d’indiquer que même si l’on se limite à l’aspect émotionnel des choses, hormis les mouvements spontanés des foules lors des proclamations de ces indépendances au cours de l’année 1960, les commémorations annuelles de cet événement ne passionnent plus grand monde, et cela se comprend aisément.
La joie éprouvée par les travailleurs et les masses populaires ivoiriennes en 1960 avait une explication plausible. Le départ du colon, du gouverneur et du commandant de cercle français après près d’un siècle de domination coloniale signifiait la fin des corvées, des flagellations, des humiliations de toutes sortes, la confirmation de ce que le travail forcé et l’impôt de capitation ne reviendraient plus jamais. C’était aussi la naissance de l’espoir en un avenir meilleur. Les masses populaires, dans leur immense majorité, ignoraient certainement qu’en fait d’indépendance, celle-ci, après la disparition des aspects les plus ahurissants de la colonisation, se limitait à avoir un drapeau, un titre de membre de l’ONU et le droit pour la bourgeoisie locale de participer pleinement à l’exploitation des peuples ; il ne s’était agi que de tours de passe-passe. L’impérialiste colonisateur français n’a fait que devancer la prise de conscience grandissante des peuples pour éviter que la révolution qui grondait n’éclatât. Il eut alors l’idée d’appuyer la mise en place d’un pouvoir local juste capable d’empêcher l’émancipation des peuples de notre pays et de permettre le maintien de l’essentiel de ses intérêts stratégiques. Cette passation du pouvoir de l’impérialisme colonisateur français à la bourgeoisie agraire locale a permis de créer de grandes illusions au sein des masses qui ont cru à une véritable émancipation. Il y a belle lurette que les illusions se sont envolées. Cinquante ans plus tard, le bilan de l’indépendance est catastrophique dans la mesure où le chemin du développement n’est même pas encore découvert pour être emprunté. L’engouement des hauts bourgeois pour fêter le cinquantenaire relève alors d’une curiosité. L’explication tient certainement au fait que les motifs de réjouissance des hauts bourgeois africains, ivoiriens en particuliers, ne peuvent émouvoir qu’eux seuls. Et pour cause ! En 1960, les bourgeois ivoiriens devaient acquérir, avec le départ des colons, entre autres, des positions économiques enviables et des positions politiques leur permettant de protéger ces positions économiques contre les aspirations populaires. Ils avaient alors des raisons de festoyer. En 2010, la nouvelle couche de la haute-bourgeoisie ivoirienne, a acquis en peu de temps des richesses incommensurables. Elle a donc raison de ne plus se contenter des commémorations annuelles, elle qui en 10 ans a accumulé comme si elle avait existé depuis 50 ans.
Mais, qu’a obtenu le peuple ivoirien en 50 ans ? Presque rien. La première mesure de l’émancipation d’un peuple, c’est son niveau d’instruction et sa capacité d’accéder à la connaissance scientifique. Or, la solution néocoloniale choisie par la bourgeoisie ivoirienne en 1960 n’a pas permis au peuple de sortir de l’illettrisme et de l’analphabétisme. Par exemple, là où le Vietnam, ancienne colonie française qui a connu les affres de la guerre impérialiste des français et des américains pendant trente ans, affiche des taux de scolarisation et d’alphabétisation supérieurs à 90%, la Côte d’Ivoire lambine en-dessous de 50% avec une forte tendance à la baisse. La Côte d’Ivoire est caractérisée par l’absence d’une politique culturelle. Un des aspects saillants de cette situation est le mépris des tenants du pouvoir pour les langues nationales ; un autre est l’abandon de tout effort en faveur de l’école qui est aujourd’hui le dernier de leurs soucis. Pendant que des pays considèrent des taux de succès au baccalauréat inférieurs à 70% comme une catastrophe, les autorités ivoiriennes se décernent des satisfécits lorsque ces mêmes taux se situent entre 20 et 25%. Ces autorités donnent l’impression qu’elles ont peur d’avoir en face d’elles un peuple instruit, ce qui rendrait certainement plus difficile l’enrichissement facile qui est aujourd’hui légion. Pour montrer à quel point l’école les gêne, ces autorités ont confié sa régulation à la Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI) armée par elles, qui brutalise et tue tous ceux qui s’avisent à exercer leur esprit critique face aux méfaits du pouvoir.
Alors, les peuples ivoiriens sont-ils sortis de l’humiliation ? Rien n’est moins sûr. Le gouverneur colonial ou le commandant de cercle français réquisitionnait les populations selon son bon vouloir et les convoyait comme du bétail. En 2010, cette pratique a encore cours. Les dernières victimes en date sont les populations des régions des montagnes qui ont été convoyées pour faire allégeance au président de la république. Lorsqu’un journaliste a tendu son micro à l’un des chefs de village contraint de promettre sa voix pour des élections dont il ignore la date, son discours hésitant et décousu dénotait de la psychologie de quelqu’un qui est loin d’être libre et émancipé. Dans le même ordre d’idée, un peuple à qui une élection est promise depuis 6 ans et dont l’avis n’est pas sollicité, est délesté de sa souveraineté. Lorsque le chasseur de voix électorales ne se déplace pas vers l’électeur potentiel mais le fait venir à lui, comment parler de la dignité d’électeur, du citoyen ou de la personne humaine tout simplement.
Sur le plan économique et social, le peuple ivoirien fait un bilan négatif. A ce niveau, on peut résumer la situation comme suit. Un groupe de hauts bourgeois détenant le pourvoir de répression, exploite le peuple jusqu’au sang, accapare toutes les richesses. Par la suite, les membres de ce groupe se mettent à faire l’aumône en distribuant ici et là, 500, 1000 ou dans le meilleur des cas 5000 FCFA à des éléments du peuple affamés sous-réserve de rendre un service, voter pour leur élection ou réélection, par exemple.
Au total, le peuple ivoirien n’a aucun motif de fêter les errements d’un système néocolonial dont la fin sera le commencement de son émancipation. Une sagesse de chez nous estime que si les personnes rassasiées, voire repues, s’amusent à tambouriner leurs ventres, les ventres creux n’ont vraiment rien à y voir.
Le cinquantenaire n’est que l’affaire de la haute-bourgeoisie ivoirienne. Les ouvriers, les travailleurs, les paysans, les jeunes et le peuple dans son ensemble n’ont rien à y voir. Le peuple doit plutôt redoubler d’effort pour intensifier ses combats qui l’amèneront à se libérer du régime néocolonial et de ses serviteurs et profiteurs pour progresser vers un régime démocratique capable de lui offrir la possibilité de fêter la souveraineté, le moment venu.
Fait à Abidjan le 21 juillet 2010
Pour Le Comité Central
EKISSI Achy/ Le Secrétaire Général